Paroles de migrants, Sow

Paroles de migrants, Sow

La rapidité du débit de parole de Saifoulaye Sow, Sow pour ses amis, fait vite comprendre qu’il a comme une revanche à prendre sur la vie, qu’il n’a plus le temps d’attendre.

Sa mère est morte en lui donnant la vie, son père décède 3 mois après. Comme dans un mauvais conte, il est alors confié, avec son grand frère, à un oncle exploiteur qui, refusant de lui payer l’école, le fait travailler comme soudeur, sans rémunération naturellement.

En 2015, son frère ayant été chargé de récupérer le règlement de travaux auprès d’un client, les deux frères n’hésitent pas longtemps, se mettent l’argent en poche et prennent la route de l’exil. Après diverses aventures ou mésaventures, ils se retrouvent en Lybie où le voyage tourne au drame : son frère est tué et lui-même se retrouve en prison : il a alors 15 ans et il y restera 1 an.

Ayant fait connaitre ses talents de soudeur, ses gardiens l’autorisent à sortir de temps en temps pour faire quelques travaux de soudure auprès de proches, travaux pour lesquels il ne touche jamais de rémunération. Il profite quand même d’une relative liberté pour quitter quelques heures la prison, se lie d’amitié avec quelques compatriotes, anciens amis de son frère, qui finissent par se porter caution auprès de passeurs pour qu’il puisse s’échapper et gagner la Sicile où il est pris en charge comme mineur non accompagné.

Au bout de trois mois, il maîtrise déjà l’italien mais ses nouveaux amis lui font comprendre qu’il a peu de chances de trouver un travail en Italie. Le rêve de tous est d’arriver en France, la véritable terre d’accueil, un pays où, selon la rumeur, tout mineur est accueilli et protégé.

La réalité sera un peu différente. Dès son arrivée en France, le 18 décembre 2016, déposé à Créteil, il prend contact avec l’association France Terre d’Asile qui, après un petit interrogatoire, le loge dans un hôtel en lui demandant de s’adresser le plus rapidement possible au tribunal de Créteil pour régulariser sa situation.

« L’accueil » d’une juge du tribunal n’est pas vraiment ce qu’il avait espéré, Sow va devoir se battre pendant un an, couchant sur le trottoir en face du tribunal, pour simplement prouver qu’il est réellement mineur. Son extrait d’acte de naissance, dont il ne se séparait jamais, n’est pas suffisant car il ne s’accompagne pas d’une photo d’identité. Sow s’adresse alors à l’ambassade de Guinée pour se faire établir une carte consulaire mais la juge considère cette carte comme « non certifiée ». Au bout d’un an de rendez-vous infructueux, considérant que la juge doutera toujours de sa minorité et fera toujours tout pour lui barrer la route, Sow abandonne ses démarches.

Sa minorité mise en doute par la juge est par contre mise en avant par le 115 pour lui refuser un hébergement et, rendu malade par ses nuits dans la rue, il est heureusement dirigé vers l’association « Paris d’Exil », où des bénévoles disposant d’un lit, même pour un ou deux jours, acceptent d’accueillir les migrants. Il a enfin un lit, trouve une place dans une école de Bagnolet, en classe UP2A où il peut améliorer son français, mais doit déménager pratiquement tous les jours, l’hébergement n’étant jamais garanti pour plus d’une nuit.

Heureusement, un bénévole de l’association, avec lequel il avait sympathisé, lui procure un hébergement plus stable, non loin de son école de Bagnolet, et l’aide à s’inscrire dans un CAP en alternance.

Sachant que, passé sa minorité, sa situation sera plus difficile, Sow reprend contact avec le tribunal. Sa première juge a enfin quitté les lieux, mais son dossier a disparu avec elle. Il faut tout recommencer, et un nouveau juge lui propose de faire d’abord un test de minorité pour bénéficier d’une aide aux mineurs. Le test va lui donner 17 ans et demi, l’âge exact qu’il avait donné au tribunal. Enfin reconnu MNA, mineur non accompagné, à six mois de sa majorité, il est placé dans un hôtel, l’hôtel B., dont les pratiques d’exploitation des mineurs qui lui sont envoyés pourraient remplir un livre.

Ayant obtenu son CAP de serrurerie métallurgie en un an au lieu de deux, Sow est mis en contact avec les Compagnons du Devoir, une véritable chance quand on sait que les formations proposées par les éducateurs de l’aide sociale à l’enfance correspondent rarement aux désirs exprimés par les jeunes. Il poursuit donc sa formation dans leur école du centre de Paris, prépare son BAC et trouve enfin un stage sur un chantier naval à Villeneuve la Garenne ; il est logé par l’Association AUVM en Centre d’Hébergement et Réinsertion Sociale à Joinville-Le-Pont, qui demande un loyer de 15% de son salaire.

Arrive ses 18 ans, et devenu « majeur », il perd toute aide de l’ASE alors qu’il n’a toujours pas les moyens d’assurer cette nouvelle indépendance : il devra faire appel au « contrat jeune majeur » qu’il n’obtient que pour 6 mois, puis renouvelé pour 3 mois et encore 3 mois. Il vit ces demandes de renouvellement comme une injustice par rapport aux Français qui sont hébergés comme lui, et qui obtiennent le contrat jeune majeur et donc les 450€ mensuels, alors qu’ils ne sont ni travailleurs, ni étudiants. A 19 ans, à la fin de la première année du BAC, le contrat jeune majeur n’est plus renouvelé, et il devra quitter son logement pour un foyer de jeunes travailleurs.

Après avoir passé son bac, il trouve enfin en septembre 2021 une première embauche en CDI dans une entreprise de sécurité pour le bâtiment, un emploi qu’il occupe toujours malgré la faiblesse d’un salaire qui n’a toujours pas bougé, malgré les assurances orales de son patron. Il aurait pu enfin être inséré en France, mais le voilà reparti à se débattre avec l’administration. Il doit obtenir un titre se séjour salarié maintenant qu’il a un CDI, mais sa demande est bloquée depuis décembre 2021. On lui demande de fournir « une autorisation de travail », ce qui n’est pas possible puisqu’il a déjà un travail, et des documents sur l’entreprise que celle-ci ne donne pas.

En regardant un peu en arrière, Sow se souvient de son passage en Italie, en Sicile, et se demande parfois s’il a bien fait d’écouter ses amis vantant la chaleur de l’accueil en France pour les mineurs. Aujourd’hui, en Italie, ne serait-il pas devenu un citoyen italien parfaitement intégré ?  « Sur le papier, dit-il, les conditions d’accueil en France sont généreuses, effectivement, les associations d’aide nombreuses, mais, même si j’ai toujours veillé à suivre le mode d’emploi pour devenir un citoyen français comme les autres, il semble qu’il y ait toujours des problèmes et des obstacles imprévus pour bénéficier des protections de la loi ». A la question de savoir si il peut se faire aider pour résoudre ces problèmes, Sow répond qu’il a bien sûr une avocate, mais qu’il est un homme, et que c’est à lui de se défendre…

Sow reconnait qu’il a bénéficié d’une certaine chance, mais assure, comme le dit en d’autres termes le proverbe, que la chance n’arrive que si on la bouscule. Conscient que l’éducation est quand même la clé principale du succès de toute démarche d’intégration, se souvenant aussi que, orphelin, il n’a jamais pu en Guinée bénéficier de cette éducation, toute école étant payante, Saïfoulaye Sow, à 19 ans, a donc décidé d’agir à son niveau pour faciliter l’accès des jeunes à l’école.

Il a ainsi créé, avec d’autres, deux associations pour garantir une « Ecole pour tous ».

En France, grâce à sa force de persuasion, il a ainsi réussi à ouvrir la porte de nombreux services du ministère de l’éducation, rencontré le ministre, plaidé sa cause devant l’Assemblée Nationale et déjà réussi à faire adopter par l’Assemblée une partie de ses demandes, en particulier en direction des personnes sans domicile fixe françaises ou étrangères, ou des gens du voyage : simplification des documents d’inscription à l’école, création d’une mission d’information et de 32 postes de médiateurs scolaire. Sur la liste d’attente, reste le souhait de pouvoir bénéficier du  « contrat jeune majeur » jusqu’à 21 ans et non 18 ans, de créer une « trêve scolaire » qui permettrait à tout jeune de terminer son année scolaire avant que lui ou ses parents soient obligés de quitter leur logement, et enfin de lutter plus efficacement contre toute forme de racisme au sein de l’école.

Pour la Guinée, il crée l’association « Éducation pour l’Avenir des Orphelins et des Albinos en Guinée » , qui, pour des raisons différentes, mais aux conséquences semblables, interdisent aux enfants orphelins, ou rejetés car albinos, de fréquenter l’école. La raison principale est naturellement le manque d’argent et l’association, grâce à des financements privés, se propose de régler les frais scolaires de ces enfants. Aujourd’hui l’association a déjà pris en charge l’éducation de 25 jeunes Guinéens.

Juillet 2022

 

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